Le souffle
Maarten est mort à la fin de l'été. Cette transformation si lente de mon amour, et sa mort, hop, en dix minutes. Son corps autre. Plus là. Toujours là. Non pas là. Mais là. Je pense à une chanson qu'on écoutait avec les enfants petits, imitant des grenouilles avec des onomatopées comiques très réalistes : « T'es où ? T'es où ? », ton suraigu. « Suis ici, Suis ici ! », très grave. « Où-ça ? », lentement détaché. « Shépa, Shépa », court et haletant, « Daaans la boue, daaans la boue… »
Mon homme s'est tourné d'un bond sur le côté en tirant sa couverture, il a replié jambes et bras. Encore quelques bâillements et respirations presque musicales, et il a quitté la pièce. Il ne souffrait plus depuis trois jours, il souriait. Dernière journée avec un ami venu de Londres, ils ont ri, l'un en pleine vigueur, l'autre transparent et filiforme, lumineux, luminescent. Une joie transpercée, grand mystère.
Il aimait sa chambre sombre, il disait « ma » chambre. Sa préférée de la clinique, avec une étrange terrasse encastrée entre deux murs, éloignant encore la lumière. L'inaccessible lumière avait émigré dans son corps même, entre ses deux yeux. Lumière intérieure qu'éclairaient ses blagues d'un amour majuscule, et lui heureux de nous surprendre.
Je le cherche partout, chaque nouvel instant. Je serre les restes de sa voix entre mes deux oreilles. Hier, priant dans le silence de la maison vide, j'ai senti comme les virgules du souffle qu'il avait expiré vivant ici, me rentrer dans les narines. Pleurs de jubilation.
— Agnès Charlemagne