Ouvrir la fenêtre, et après
Quarante jours. Et le ciel est devenu un piège.
La partition des nuages s'est emballée. De toutes parts, les eaux primitives, terribles et rugissantes, charrient dans des cascades infernales une humanité pourrissante au point de la dissoudre. De gigantesques langues d'écume ont avalé tout souffle de vie. Mais l'inventivité démesurée de la vie, dans les trois étages de l'arche, reste celée. Le secret du monde flotte entre les cieux aux abysses océanes et l'océan comme un ciel d'eau. Le soleil est devenu un cristal délavé. Quelques gouttes, comme des dragées lumineuses accrochées à l'unique fenêtre de l'arche, résistent, têtues.
Un hoquet capricieux a arrêté le temps. Les eaux matricielles ne sont plus qu'un bercement incessant pour les seuls vivants de l'arche. Aucune couleur ne surgit dans la pénombre du bateau-ventre. L'air est devenu saturé. Toutes les créatures, en apnée, sont figées dans une attente de fin du monde. La poche fœtale n'est pas encore délivrée.
Noé s'est tu. Quelque chose de grand se prépare.
C'est en ouvrant l'unique fenêtre de l'arche que Noé a d'abord été saisi par le souffle du dehors. Après l'épreuve de l'eau, l'air… l'air comme une ivresse, l'air à l'haleine terreuse, inondant tous les passagers de cet étrange confinement.
Tout de suite, le corbeau a réappris la liberté. Il lui a suffi d'inspirer l'azur puis l'expirer, pour mesurer le nouveau monde.
Puis la colombe, Puis…
On a coutume de dire que seuls les êtres vivants, hommes et animaux qui respiraient de l'air, ont survécu au déluge.
Plus tard… qui survivra ?
— Isaline Dutru